Notre photo : Daniel Dalin
La salle de conférence de la salle du Ministère de l’Outre-mer prévue pour 200 personnes en accueillit trois cent ce soir-là. Le président du Medef Guadeloupe fut le premier intervenant à prendre la parole après la rapide présentation du délégué interministériel. Pour Willy Angèle tout est clair et limpide : « Nous sommes arrivés à la fin d’un cycle économique, dit-il, jusqu’à présent le développement se faisait à travers des transferts sociaux, vous vous rendez compte que l’Etat français n’est plus ce qu’il était, nous sommes dans une logique qui est la monnaie européenne qui n’est pas administré par une banque française, il faut être pragmatique. Et, pour l’être il faut construire notre développement de manière endogène avec un projet commun partagé, qui intègre un maximum de personnes. Voilà pourquoi j’ai été très choqué par les propos de monsieur Domota, quand il m’a parlé d’exclusive. Il voulait dire moi, je suis antillais, lui il n’est pas Antillais. Quand on commence comme cela, on désigne d’abord les blancs-péi, après on passera aux Indiens, puis ensuite aux métis et puis ensuite à tout ceux qui ne sont pas d’accords avec moi ? Il faut poser les valeurs fondamentales pour construire ce projet commun. Pour cela, il faut capter un maximum de ressources financières, un flux financier qui reste dans le territoire. Pour le moment, il n’y a qu’un tiers qui reste aux Antilles, tout le reste part à l’extérieur. Pourquoi, et surtout pour qui ? C’est que 95 % de ce que nous consommons, de ce que nous produisons, nous l’importons. C’est ça la réalité. Je ne dis pas qu’il faut retourner « An tan Sorin » où la misère était terrible, je n’ai pas envie que nous revenions à cette époque. Je dis qu’il faut passer de ce que nous avons à une autre étape. Il y aura deux grandes révolutions à faire, d’abord notre révolution sociale et identitaire. Je vous donne une piste : dans le pays de Catalogne le Catalan est celui qui vit en Catalogne, qui a investi en Catalogne, qui parle le Catalan et qui développe le territoire sur le plan économique. Nous avons une économie extravertie aux mains de personnes qui n’en ont rien à faire du développement économique de notre territoire. Si nous ne faisons pas attention à cela, et ce de manière définitive, nous ne serons qu’un territoire de consommation. … Il faut bien se rendre compte que dans l’Europe des Régions, ce qui rend attractif une région c’est son aspect culturel. Il faut donc mettre en place le chantier pour savoir ce que nous sommes et les points qui nous rassemblent afin d’affronter ce monde de mondialisation. En dix ans, il faut que nous ayons rattrapé notre retard de 44 % par rapport au PIB de la Métropole. Je veux que dans dix ans notre région soit l’une des régions les plus exemplaires de l’Europe en matière de développement … Cela m’insupporte de voir que des gens qui viennent de métropole me dire ce que je dois faire pour développer mon pays. Je dis que je suis, moi, responsable de mon destin, et je ne vais pas passer mon temps à pleurer sur mon histoire parce que je sais que je ne pourrais rien changer de mon passé. Il y a des gens qui ont été traumatisé par les propos de monsieur Alain Despointes, que voulez-vous que cela me fasse ? S’il croit qu’il a raison, je le laisse dans son coin, et c’est tout ! Je ne vais pas me mettre du mouron dans la tête parce qu’un gars de 86 ans a dit quelques chose. Je ne me définis pas par rapport à ce que l’on pense de moi mais bien par rapport à ce que je suis.
PHILIPPE LAVIL : JE N’AI JAMAIS RENCONTRÉ DE RACISME
Je vais faire très court. Je voudrais juste faire deux réflexions. Des copains m’ont dit, si on avait cette image des békés telle que l’on nous la montre, je ne sais pas si on t’aurait fréquenté. Je suis content d’avoir une autre idée de cette image projetée. L’autre qui m’ennuie beaucoup plus, j’évolue depuis 40 dans le milieu des Arts, je n’ai jamais rencontré de racisme et de xénophobie dans ce milieu.
Interruption bruyante dans la salle, « Et pour cause vous êtes blancs, vous racontez des conneries » dit quelqu’un. Intervention ferme de Patrick Karam, qui demande de n’agresser personnes. Que toutes les questions et observations seront faites quand la parole sera donnée à la salle.
Philippe Lavil continue : Je voudrais juste dire que dernièrement, j’ai un copain musicien métis africano-français que l’on a pris pour un Antillais et à qui on a dit : Mais puisque vous avez vraiment envie d’avoir l’indépendance vous la prenez et puis vous rentrez tous les Antillais qui sont en métropole, « et cela je trouve que c’est grave et que c’est dangereux » Je vais continuer à me battre dans mon petit coin pour combattre tous les excès, je dis qu’il ne faut pas que l’on arrive là. Je voulais juste dire ces deux réflexions qui m’ont été faites, qui m’ont fait de la peine et m’ont inquiété. Je reprends cette phrase de Camille Chauvet qui disait : « Nous naissons ensembles, nous vivons ensembles, et nous mourrons ensemble »
ROGER DE JAHAM : LES BEKES SONT AUJOURD’HUI DANS TOUTES LES COUCHES SOCIALES.
… J’aimerai attirer l’attention sur ce qu’il y a de singulier à faire un tel débat, sur un groupe ethnique, finalement, sur une communauté. Je vous laisse réfléchir : si on remplaçait, après tout ce qui a été dit , le mot béké par Juif, j’imagine l’émotion que cela aurait pu soulever, partout. Les békés sont les descendants de colons blancs arrivés aux Antilles tout au long du 17 et 18° siécle. On considère qu’il y aurait entre 1500 à 2000 personnes en Martinique, en Guadeloupe je ne sais pas, ils sont en tout cas moins nombreux car en 1794, il y a eu une épuration faite par la Convention, tandis que la Martinique, elle, était sous protectorat anglais. Et, on peut dire que les rangs des békés n’ont pas été décimés, comme en Guadeloupe Aujourd’hui, qui sont-ils ? Il faut que vous compreniez : Willy Angel, ou Patrick Karam, a dit tout à l’heure qu’il y a un arbre qui cache la forêt, il s’appelle Bernard Hayot. C’est un homme qui a une réussite exceptionnelle, démesurée à l’échelle des DOM et je suis très fier de cette réussite partie d’un département comme la Martinique qui, aujourd’hui, rayonne sur l’ensemble des DOM, et même au-delà, et qui a crée plus de six mille emplois. C’est une très belle réussite d’un Martiniquais ! Mais, après Bernard Hayot, il n’y a plus grand monde qui peut prétendre lui ressembler. Les Békés sont aujourd’hui, dans toutes les couches sociales de la population. Vous avez des békés chirurgiens, médecins, architectes, experts comptables, agriculteur, moi je suis chef d’entreprise dans le domaine de la communication et de l’imprimerie, les békés ont aujourd’hui des occupations très divers. J’ai un neveu qui est marin pêcheur, je connais des békés smicard, des békés rmistes. Les békés reflètent la société martiniquaise et se retrouvent dans toutes les couches de la population en termes sociaux professionnels. Dans ma famille, nous n’avons hérité de rien. Pas un appartement, pas une maison, pas un mètre carré de terrain. Il a fallu que nous nous prenions en main, nous sommes trois frères restés à la Martinique, ma sœur n’ayant pas trouvé de travail il a fallu, comme beaucoup d’Antillais qu’elle s’expatrie, un autre de mes frères est parti au Canada où il se trouve depuis quarante ans. Nous sommes, je crois, une famille békée typique. Mes collaborateurs sont de toutes les couleurs et majoritairement antillais. Voilà, aujourd’hui, la société békée, si on peut l’appeler comme cela. Les békés ont tendance à vivre un peu replié sur eux-mêmes d’autant que souvent, lorsqu’ils commençaient à s’exprimer ont leur tapait sur la tête. Je suis l’un de ceux ayant choisi de prendre la parole depuis déjà pas mal d’années, pour expliquer, plus exactement pour tenter d’expliquer parce que parfois on trouve des gens qui ne veulent rien entendre, qui sont les békés ? Quel est leur poids dans l’économie et comment vivent-ils dans la Martinique ? Je reprends à mon compte les propos de Willy Angèle et dis aussi que je ne veux plus être influencé par mon passé, par contre je veux travailler sur mon présent, pour construire mon futur. C’est fort de cette démarche que nous avons créé « Tous Créole » créée en 2007, mais son inspiration vient de beaucoup plus loin. En 1998 a été commémoré le cent cinquantenaire de l’Abolition de l’esclavage, il y a eu beaucoup de débats, de Forums et il m’avait semblé que le silence des békés qui avaient été des acteurs notables de la période de l’esclavage, ne pouvait continuer. Et, avec d’autres, j’ai choisi en 1998 de prendre la parole et nous avons rédigé une déclaration solennelle qui a été signée par plus de 450 békés adultes, ce qui était une proportion très significative. Ce texte reconnaissait que l’esclavage était un crime contre l’humanité. Avec d’autres békés, noirs, nous avons œuvré pour déplacer les lignes, faire bouger notre communauté martiniquaise. En 2006, nous sommes descendus, à l’invitation courageuse de Serge Letchimy pour commémorer le 22 Mais publiquement sur la place de l’abbé Grégoire. Nous y sommes retournés chaque année depuis 2006. Tous Créole, est une association qui veut construire le futur qui regroupe aujourd’hui une centaine de Martiniquais de toute origine et qui a comme ambition, de construire une maison des mémoires et des identités.
JOSE MARAUD DESGROTTES EXPERT COMPTABLE : CE RESSENTI NE S’APPUYAIT SUR RIEN DE VRAIMENT CONCRET.
Je veux vous dire quelques mots sur l’économie réelle et non pas sur l’économie imaginaire. Les conflits que nous venons de connaître aux Antilles sont partis d’un ressenti considérable, sur la puissance, sur la place des békés. Finalement, ce ressenti ne s’appuyait sur rien de vraiment concret. A la Martinique, l’économie est une économie qui n’est pas figée. J’interviens en tant que professionnels. Depuis 1972, j’observe que toutes les entreprises qui sont considérées comme dominant les activités économiques n’existaient pas en 1972. Aucune. Si on prend la grande distribution, ni monsieur Lancry, ni monsieur Ho Yo Hen, ni monsieur Hayot, ni monsieur Cora n’étaient là en 1972. Il y avait, à cette époque, d’autres chefs d’entreprises qui dominaient les activités économiques à ce moment-là. Ceux-là sont passés à la trappe de l’histoire à cause de mauvaises gestions, de successions qui n’ont pas fourni des successeurs valables et, ils ont tournés la page. Sur le poids des békés on a entendu des chiffres absolument aberrants, chacun avait son chiffre, dans le journal le Monde on a parlé de 90 %, j’ai entendu les chiffres de madame Taubira, ils n’étaient pas les mêmes c’est une aberration épouvantable qui alimente le ressenti. Il n’y a jamais eu d’études sérieuses, comment recenser au scalpel dans toutes l’économie ce qui appartient et ce qui n’appartient pas à Un Tel. Seule une administration aurait le pouvoir de le faire, mais elle ne le fera pas. Par contre, l’approche d’un journal, Open Soff systèm me paraissait cohérente. Il disait que le salaire versé à la Martinique appartenait à 9 % aux blancs créoles et que leur poids dans le PIB de la Martinique était de 14%.Cela peut paraître très fort mais, on est très loin des 90 % que j’ai entendu, des 60% et même des 30% que j’ai entendu. Je trouve cela erroné et insultant pour ceux qui ont fait des efforts et qui travaillent dans les 85 % du PIB, et qui n’étaient pas là, il y a trente ans. Ceux-là, ils n’existent pas, ils ne sont pas vus, on en parle pas. Un deuxième point que je voudrais souligner est celui des monopoles et notamment celui de la distribution. Des monopoles aux Antilles, j’en ai vu, mais ils sont plus ou moins liés à l’Etat, car s’il y a un monopole aux Antilles, c’est bien celui de la Sara, ou de la cimenterie, ou de la C.G.M ou d’Air France et de quelques compagnies, c’est tout ! A la Martinique, si on compte huit grandes surfaces, elles appartiennent à sept ou huit groupes différents. Il n’y a pas de monopole aux Antilles, moi je n’en ai pas vu. Autre chose qui m’a choqué, c’est d’entendre des députés affirmer, sans démonstration, que l’économie des Antilles est une économie de comptoir. C’est une déclaration qui est insultante pour les Martiniquais et les Guadeloupéens. Dans une étude de L’INSEE il est dit que 30 % du PIB de la Martinique dépend de l’importation. C'est-à-dire, qu’il a 70 % du PIB de la Martinique qui ne dépend pas des importations. Et que dit l’INSEE ? Ce sont les services qui ont boosté le PIB de ces iles. Donc, nous ne sommes pas dans une économie de comptoirs, on n’importe que 30 % du PIB. Autre point du domaine du ressenti, c’est le problème du chômage, c’est un vrai problème parce qu’il y a deux à trois fois plus de chômeurs aux Antilles qu’en Métropole. On dit qu’aux Antilles les gens qui ont bac + 5 ne trouvent pas d’emplois, c’est vrai. Mais toujours à l’INSEE, et moi je me fie aux études de L’INSEE, je m’aperçois que le chômage, il est massif chez les gens qui ne sont pas formés. Donc, on a un vrai problème de formation aux Antilles. C’est de la responsabilité de l’Etat. Et, dans les Etats Généraux, il faudra que l’on voie les solutions que l’on peut apporter à ce problème. Mais, lorsque l’on prend les diplômes supérieurs on s’aperçoit que sur le territoire métropolitain en 2007, il y a 7% de chômeurs. En Martinique, il y en a 4,8 %. Donc, c’est une fausse idée. Bien sûr qu’il y en a mais globalement peut-on dénoncer la Martinique et la Guadeloupe, comme étant des départements, où les diplômés ne trouvent pas de travail ?
En résumé, les entreprises des békés de Martinique et de Guadeloupe sont des entreprises de capitalistes régionaux et moi je préfère les entrepreneurs régionaux, aux entrepreneurs internationaux. Les entrepreneurs régionaux sont des gens dans les réalités du pays, réinvestissent leurs résultats dans le pays, ne l’exportent pas ailleurs.