Notre photo : Le président de la Région Martinique Alfred Marie-Jeanne.
LES LEÇONS DE LA GREVE.
Que vous inspirent les demandes et les solutions réclamées par le travailleur martiniquais à travers ses représentants syndicaux, d’abord dans la forme ?
Alfred MARIE JEANNE : Le Collectif du 5 février, a mis en place une méthode classique pour aborder une situation jugée par tous comme exceptionnelle. Cette méthode risque à terme d’avoir l’effet inverse à l’effet escompté. Vouloir en effet traiter de manière globale des situations contrastées peut mener à conforter les injustices et les inégalités dénoncées. Ne pas faire d’emblée le distinguo entre une grande entreprise multinationale et une petite entreprise artisanale, entre un secteur moribond ou un secteur en plein dynamisme, peut s’avérer à terme dévastateur pour ceux-là mêmes que l’on souhaitait soutenir. Toute revendication syndicale, pour aboutir, doit être réaliste. Sa portée pour être juste, doit être exigée de l’acteur économique ou politique qui crée l’injustice. Dans le conflit de février 2009, si les revendications de cherté de la vie et de bas salaires recueillaient l’assentiment de tous, les résultats sont d’application aléatoire, car ne ponctionnant pas les vrais responsables. Il a été d’emblée arrêté par exemple que la baisse des salaires devait être portée intégralement par la grande distribution, alors qu’il est communément admis, qu’une douzaine d’intermédiaires interviennent dans la formation du prix du produit commercialisé depuis la France. Autrement dit, parmi eux, nombreux de ces intermédiaires sont passés entre les mailles du filet. De la même manière, la hausse des salaires, si elle peut valablement être portée par des grandes entreprises, bien assises financièrement, peut ajouter un handicap supplémentaire pour nombre d’entreprises vivotant dans un système contrôlé par les grands. Le refus de moduler la demande, de l’ajuster à la capacité réelle de chaque entreprise aboutit à un résultat aberrant : ce sont l’Etat et les Collectivités qui payent la facture… momentanément. A terme, les plus petites, dans l’incapacité d’honorer cette obligation risquent de mourir, laissant la place aux plus puissants, à l’affut.
Et dans le fond ?
Alfred MARIE JEANNE : Les revendications formulées par le Peuple Martiniquais et portées par le Collectif soulèvent des problèmes sérieux qui gangrènent notre Société : la cherté de vie, la précarité. A ces revendications se sont greffées d’autres types de demandes, révélant une société soif de reconnaissance, de changement, d’adaptation. On a voulu apporter des solutions immédiates aux deux types de demandes. Va-t-on ainsi régler le mal ? Sur la question des prix, il nous faut maintenant analyser de manière approfondie le mécanisme de formation des prix, et réduire au besoin les marges sur tous les intervenants. De même le dispositif de prime exceptionnelle devra être reconfiguré pour mieux conforter l’emploi et la production martiniquaise. Sinon, le gagnant sera l’Etat, qui percevra des impôts sur des revenus désormais réévalués ; et le perdant à terme sera le salarié martiniquais, qui aura certes empoché une prime…mais sans cotiser pour sa retraite qui mérite, elle d’être revalorisée.
Cette crise est révélatrice d’un lourd contentieux entre les békés et le reste de la Société. A votre avis, comment le résoudre ? N’y a-t-il pas les risques d’un dérapage, d’un racisme à rebours ?
Alfred MARIE JEANNE : La crise s’est très rapidement cristallisée sous une forme raciale, mettant en exergue les contradictions tenaces qui polluent la société martiniquaise depuis toujours. La stratification classe/race, encore dominante dans notre pays, a été vivement dénoncée, surtout après les propos d’un autre âge, tenus par quelques représentants de la composante béké. Les repentirs formulés par d’autres restent toujours du domaine de l’incantation. La communauté béké, pour s’accepter elle-même composante à part entière du Peuple Martiniquais, doit virer de bord, s’intégrer naturellement, et sans détour Kréyol, dans la vie civile, économique, associative, politique... C’est sur les actes et les comportements qu’on jugera les hommes. La composante béké a été, est et sera toujours fustigée si elle ne montre pas des signes clairs et tangibles de sa volonté de se constituer partie prenante de la Société Martiniquaise. S’intégrer dans la population, investir dans des secteurs porteurs structurants pour l’économie, s’entourer d’experts martiniquais, pratiquer plus souvent le mécénat…bref s’admettre martiniquais. Ce qui éviterait l’enfermement dans une relation d’affrontement nihiliste.
Historiquement, le contentieux existe aussi avec les mulâtres également. Ils sont accusés d’être à la solde des békés. Chez nous, peut-il y avoir, à votre avis, une tentation au noirisme.
Alfred MARIE JEANNE : A votre question amalgamée, ma réponse sera différenciée. Lorsque l’on parle de couleur de peau dans les relations humaines, cela relève avant tout de comportements racistes, qu’on le veuille ou non. Lorsqu’on parle d’alliances dans les affaires, cela relève du domaine économique et des intérêts particuliers. Souventes fois, les deux attitudes ont été liées en Martinique.
Que faire alors ? Accompagner le Mouvement de l’Histoire. Faire en sorte que la somme des intérêts économiques particuliers serve l’intérêt général. Pour que chacun y trouve sa place, toute sa place méritée. Car, les rapports entre humains, si l’on veut faire Peuple, ne doivent pas se réduire à l’affrontement stérile permanent. C’est le plus grand challenge que nous aurons à relever pour la Martinique de demain.
LE PRESENT IMMEDIAT.
En 2009, l’interlocuteur du Collectif était le représentant de l’Etat. Cela, dans les locaux de la Préfecture. En Février 74, date souvent évoquée, les leaders syndicaux étaient aux cotés des ouvriers dans les champs. Ceux qui étaient près du préfet étaient ceux qui refusaient l’augmentation de 5 francs que demandait Ilmany. Une augmentation des salaires, c’est ce que demandait le Collectif. Que pensez-vous de ce changement d’attitude du gouvernement français ?
Alfred MARIE- JEANNE : L’Etat a joué le rôle que nous avons bien voulu lui concéder. Et il continuera à jouer le rôle que nous voudrons bien lui conserver. Alors même, que pour la première fois, un Gouvernement français, de surcroit de droite, reconnaît les dysfonctionnements historiques qui caractérisent la société martiniquaise, ce gouvernement a tardé à comprendre et à prendre la mesure des questions de fonds soulevés. Faisant fi du travail accompli par les Martiniquais depuis plusieurs années, il impose de fait des Etats Généraux, cadrés depuis Paris. Ce n’était pas concevable. Cela dit, il ne faut pas faire d’amalgame ! La revendication de février 1974 était portée par des syndicats dans le cadre d’une grève d’entreprise, cadre classique d’une relation directe entreprise-salariés. En février 2009, la revendication dépassait le cadre stricto-sensu de l’entreprise. Elle « charroyait » beaucoup d’autres revendications. C’est pourquoi, le Gouvernement, interpellé, a décidé, aux côtés des élus, de prendre part à la résolution du conflit.
Tout le monde s’accorde à reconnaître que févier 2009 est un moment historique. Nous constatons une harmonie parfaite de l’ensemble du gouvernement : le secrétaire d’Etat, le ministre de l’Intérieur, le premier ministre et le préfet exécutant, au niveau de la Région, avez-vous eu un staff, gérant la situation et les demandes du Collectif ?
Alfred MARIE- JEANNE : La Collectivité, sollicitée, s’est engagée. Il était tout à fait normal de revenir en Séance Plénière, pour entériner ou pas les accords de principe arrêtés. Je vous informe que c’est à l’unanimité, après un débat fructueux, que ces principes ont été validés. Ces décisions sont aujourd’hui mises en œuvre par les services.
Des sommes énormes ont été accordées par le Conseil Régional pour permettre des augmentations de salaires, donc de personnes travaillant déjà. Cela, finalement, ne se passe-t-il pas au détriment des chômeurs ?
Alfred MARIE- JEANNE : La méthode qui a consisté à opposer dans un conflit de société les interlocuteurs n’était pas la plus appropriée. De plus, les problèmes relatifs à l’emploi et au minima sociaux, relégués en queue de négociations, après levée de barrage, ont pu être considérés par les interlocuteurs interpellés comme étant moins essentiels. Pour ma part, j’ai d’ores et déjà fait valider par la Plénière du 31 mars, le principe de la mise en œuvre de dispositifs spécifiques de formation, fondée sur une logique de métiers, dans l’objectif d’une adéquation optimale entre la formation et les métiers. C’est là aussi une des actions volontaires du SMDE.
L’effort consenti par le Conseil Régional ne peut être permanent, sauf à changer la vocation de l’Assemblée Régionale. Qui ou qu’est- ce qui peut et doit prendre le relais pour satisfaire les revendications du salarié ?
Alfred MARIE- JEANNE : La solution devrait consister à remettre les négociations salariales au cœur de l’entreprise, dans le cadre d’accords de branches et d’accords d’entreprises. Seule cette formule, sur la base de revendications fondées sur la situation financière de l’entreprise et du dynamisme ou non de la branche, est appropriée et juste. Il faut imposer les Négociations Annuelles Obligatoires.
Si la production martiniquaise se développe pourra-t-on aux yeux de Bruxelles continuer à l’exonérer d’octroi de mer surtout si cette production concurrence l’importation de produits européens ?
Alfred MARIE- JEANNE : Aucun pays au monde, sauf artifice bien sûr, ne renonce à la possibilité de protéger sa production. Même dans le cadre de la large tendance à la libéralisation commerciale orchestrée par l’Organisation Mondiale du Commerce,chaque pays utilise des moyens détournés, en apportant un soutien déguisé à des secteurs ou à des entreprises, perpétuant ainsi un certain protectionnisme. Les Etats-Unis, le Japon, la Chine, l’Europe utilisent, au vu et au su de tous, ces moyens, sans jamais être véritablement inquiétés, car s’octroyant les uns les autres, des passe-droits, pour continuer à faire fonctionner un système régulé par eux et régulé pour eux. Quant à moi, je continuerai à maintenir la position que j’ai de tout temps défendue auprès des instances européennes : il ne peut nous être appliqué de manière uniforme et systématique des politiques lourdes de conséquences, conséquences sans commune mesure avec les marginales et supposées distorsions de concurrence générées par nos petites économies.
LE FUTUR
Les experts se sont penchés et continuent à le faire, sur le pays malade. Alors, pour la première fois nous aurons un diagnostic réaliste où le phantasme et le yaka n’ont plus place. Etes-vous surpris des éléments de réponses qui nous parviennent et quelle est, à votre avis, la part de la gestion coloniale et la difficulté réelle de gérer un département outre-mer, sans richesse naturelle ?
Alfred MARIE JEANNE : Cessons d’être complexés ! Pays malade…fantasmes…sans richesses naturelles …reflète un état d’esprit de perpétuelle lamentation duquel je me démarque, car trop démobilisateur. De plus, il est surprenant d’entendre qu’aucun diagnostic n’a été à ce jour entrepris. Faut-il encore rappeler que le Schéma Martiniquais de Développement Economique, a été élaboré par des experts martiniquais. Le diagnostic établi alors était sans appel. Le modèle jusque là mis en œuvre génère une dépendance économique extrême vis-à-vis de l’extérieur, expose jour après jour notre patrimoine naturel et foncier aux pressions environnementales, et pire, marginalise une frange de plus en plus importante de notre Peuple. Le diagnostic établit par ailleurs que la Martinique se situe en plein mitan d’un processus de développement inabouti, dans un contexte international façonné et régulé pour pays riches. Ce système condamne d’emblée pays, entreprises, et populations les moins nantis à se battre à armes inégales. Dans le SMDE, les solutions préconisées, visent à la réduction de la dépendance, en s’appuyant sur une meilleure valorisation de nos richesses naturelles, encore trop largement inexploitées. Il est certain que les grands lobbies privés et publics internationaux tenteront de nous contrer. Mais le contre ne doit pas empêcher l’attaque…le contre ne peut pas empêcher de marquer…si l’on est suffisamment offensif !
Quels sont les atouts de la Martinique que vous souhaitez mettre en avant, lors des Etats Généraux ?
Alfred MARIE- JEANNE : Après discussion avec le Préfet Richard Samuel, en charge de l’organisation, et avec Mr le Préfet de la Martinique, j’ai souhaité que les travaux qui ont servi à l’élaboration du SMDE constituent des documents de base dans les débats. Ces documents, conçus par des experts martiniquais en associant la population martiniquaise, ne pouvaient être ignorés. Le SMDE met en avant nos richesses et nos potentialités. En premier lieu, les Femmes et les Hommes. L’ambition est de construire un nouveau modèle de développement qui ne soit pas dicté par les seules logiques du marché, mais aussi sur la solidarité : dans une société à population vieillissante, avec des franges marginalisées de plus en plus importantes, il nous faut bâtir un nouveau projet qui rompt avec le cycle de l’exclusion. Cela suppose une remise en cause profonde du système éducatif actuel, pour offrir à chacun la possibilité de participer à la construction de son pays. La valorisation de notre politique culturelle, et une meilleure utilisation de l’élément sport comme vecteur d’insertion, sont également des éléments pivots de cette démarche. Notre deuxième richesse est notre patrimoine naturel : l’eau, la mer, le vent, le soleil, les sous-sols terrestres et marins constituent des potentiels énormes pour l’avenir. Cela nous impose, dans le double souci de sauvegarde et valorisation, de revoir notre relation à notre Territoire et à toutes nos ressources.
Le problème de la Martinique es-ce un défaut de gestion ou l’absence d’une richesse propre, à gérer ?
Alfred MARIE- JEANNE : Le problème n’est pas l’absence de richesses propres à exploiter. Le problème réside dans l’incapacité technique, financière et juridique de gérer cette ressource. Notre patrimoine est riche de son sol, de son sous-sol terrestre et marin. Mais savez-vous que le Code Minier Français actuel considère que les produits du sous-sol des martiniquais ne font pas partie intégrante du territoire martiniquais, mais du territoire métropolitain français. Savez-vous que selon le régime financier et fiscal actuel, les collectivités martiniquaises ne peuvent réglementer et exercer le droit d’exploration et le droit d’exploitation des ressources du sous-sol et des eaux de la mer territoriale ? Savez-vous que les collectivités martiniquaises ne peuvent fixer les règles relatives à l’assiette, aux taux et aux modalités de recouvrement des redevances spécifiques qui pourraient être réclamées aux compagnies exploitantes. Savez-vous que les collectivités martiniquaises ne peuvent négocier avec les flottilles internationales œuvrant dans nos eaux marines ? Ces exemples montrent qu’il nous faut impérativement entrer dans une démarche globale de responsabilité accrue pour revendiquer d’une part la reconnaissance aux Collectivités de compétences particulières, d’autre part la définition des conditions financières et fiscales nécessaires pour assurer une meilleure valorisation de notre patrimoine naturel.
Etes-vous plus que jamais convaincu que l’Article 74 est la solution ou est-ce tout simplement le souci de mieux gérer et en toute autorité les acquis de la départementalisation ?
Alfred MARIE- JEANNE : En tout cas, sans le savoir peut-être, les revendications portées par le Peuple étaient des revendications pour des politiques adaptées dans le domaine de l’éducation, pour le logement, pour la santé …bref pour les questions de vie quotidienne. Qui dit adaptation dit capacité à moduler les compétences. C’est la possibilité que nous offre la Constitution, par le bais de l’article 74.
Propos recueillis par Tony DELSHAM