Vous avez donc été invité à un déjeuner par le Président, comment s’est enclenchée cette invitation ?
Tony DELSHAM : J’ai été le premier surpris, puis je me suis rendu compte que parmi les conseillers pour l’Outre-mer du président, j’ai des lecteurs qui connaissent et apprécient mes écrits. C’était au départ un déjeuner sans tapage qui aurait dû passer inaperçu. Au matin de mon départ pour la Martinique, mon contact m’apprit qu’un communiqué serait remis à la presse. Alors j’ai décidé d’en parler, chez moi à la Martinique.
Qu’avez-vous dit au président ?
Tony DELSHAM : Si vous me demandez si je suis satisfait de cette rencontre avec le président de la République, ma réponse est non. En fait, je n’eus que le temps d’amorcer mon discours, quant à ma vision d’une Martinique acceptant le Devenu et enfin débarrassée des pesanteurs d’un passé qui, en 2009, se vit au présent.
Certes, je lui ai dit, qu’à mon avis, Février 2009 est le troisième moment important de l’histoire de la Martinique, par le simple fait que le contact, qui pour l’heure se traduit par un affrontement verbal entre descendants d’esclaves et descendants d’esclavagistes, stoppé dès 1946, semble enfin rétabli.
Certes, je lui ai affirmé que le premier moment de notre histoire est le 22 Mai 1848 date où l’esclave libéré choisit le concept de la Révolution Française, Liberté, Egalité, Fraternité.
Certes, je lui ai remis en mémoire le dernier message d’Aimé Césaire qui, au cours de l’un de ses déplacements à la Martinique, l’avait ainsi interpellé : « La Liberté…oui. Mais l’Egalité …j’attends encore ! Quant à la Fraternité … » Bien évidemment, Aimé Césaire parlait de l’égalité des chances et non de l’égalité des droits, je parle de l’Egalité des chances
Mais, à l’évidence, le Président Nicolas Sarkozy est parfaitement informé des problèmes de la Martinique, des bobos de la Martinique. Son invitation était donc, me semble-t-il, recherche du petit plus qu’il n’a peut-être trouvé, ni dans le discours politique, ni dans le discours syndical, ni dans les rapports des services de l’Etat.
Ce petit plus l’a-t-il trouvé ?
Tony DELSHAM : Je n’en sais rien, il a beaucoup écouté, donnant parfois son point de vue, ce qu’il souhaite faire, ce qu’il fera. Parmi les suggestions faites, l’un des invités a souhaité une vaste opération dans les médias où de façon pédagogique on expliquerait à la France l’importance des D.O.M. Finalement c’est à lui qu’il faudrait poser cette question
Et, qu’auriez-vous dit de plus si vous en aviez eu le temps ?
Tony DELSHAM : J’ai conclu mon intervention en soulignant, qu’à mon avis, rien ne sera possible en Martinique, quelles que soient les mesures prises, si les différentes composantes de l’identité martiniquaise continuent à être des voisins en querelle de voisinage. On ne construit pas d’immeuble sur des fondations pourries et je pense qu’il faut d’abord régler le lourd contentieux historique qui divise encore les Martiniquais qui au 21° siècle n’ont pas fait le deuil de la douleur. Mais, j’aurais aimé lui avoir parlé de la nécessité d’un acte fort dans ce pays, un acte fondateur. Je pense que la célébration de cet acte fondateur doit être le 22 Mai, point de départ de ce que nous sommes aujourd’hui. Le 22 Mai cesserait alors d’être un mur de lamentations et résumerait d’une part nos souffrances et notre triomphe sur l’époque barbare de l’esclavage et, d’autre part, l’adhésion des békés d’aujourd’hui à cette victoire sur ce moment dramatique de notre histoire. Cette proposition a été faite en 2005 dans mon essai « Cénesthésie et l’urgence d’être » Dès le 22 Mai suivant en 2006, et jusqu’à aujourd’hui, le maire de la capitale reçoit une délégation de Békés à la Place Abbé Grégoire, mais sans éclat particulier. Alors, le 22 Mai est encore mur de lamentations et non triomphe d’un peuple regardant dans la même direction.
Propos recueillis par Mike Irasque.